04.11.2009

Nonno

Il y a longtemps que je voulais écrire une note sur mes grands-parents parce que je suis drôlement fière d'eux et de leur vie pas commune. Je préférerais l'écrire en d'autres circonstances, mais surtout je veux pouvoir l'écrire au présent.

 

Lorsque ma mère est née, dans leur petit village là-bas en Sardaigne, ma grand-mère avait 16 ans et mon grand-père 18. Ils s’étaient mariés en catastrophe le mois précédent, et le curé leur avait fait remarquer que normalement on était censé se marier à deux et pas à trois.

 

Puis mes grands-parents ont quitté la Sardaigne avec leurs deux premières filles (leur trois autres enfants sont nés en France). Je ne peux même pas imaginer ce que l'on ressent quand on a 20 ans et deux enfants en bas âge et qu'un jour on quitte sa famille et le village dont on n'est presque jamais sorti pour partir dans un pays inconnu dont on ne sait même pas parler la langue, dans l'espoir de trouver un travail et de vivre une vie meilleure.

 

En France ils ont d'abord vécu dans une maisonnette (enfin, quasiment une cabane) isolée au milieu des bois où ma grand-mère restait seule toute la journée avec la trouille au ventre, puis dans un minuscule hameau, dans une maison que j’ai eu l’occasion de voir récemment et qui ne comportait qu’une grande pièce. Mon grand-père marchait les quelques kilomètres qui le séparaient de la gare tous les matins pour prendre le train qui l'emmenait à l’usine de la ville voisine. Ma grand-mère s’occupait des enfants. Une villageoise, qui devait avoir de la peine pour cette jeune maman étrangère, l’avait aidée à s’installer et lui donnait parfois à manger. Elle s’appelait « Madame Marie », et c’est pour ça que le plus jeune de mes oncles, né en France, s’est appelé Jean-Marie. A 25 ans, ma grand-mère avait déjà ses 5 enfants, 3 filles et 2 garçons.

 

Quand on demande à mon grand-père pourquoi ils n’ont pas eu plus de 5 enfants alors qu’ils étaient encore très jeune quand la dernière est née, il répond en riant : « Parce que depuis on a inventé le chauffage central ». Et quand on taquine ma grand-mère, ou que l’un de ses enfants lui cause du souci, elle dit toujours que si ça n’avait tenu qu’à elle, et si la pilule avait existé à l’époque, des enfants elle en aurait eu zéro. Toujours est-il qu’il y a eu 5 enfants, puis 11 petits-enfants, et 3 arrière-petits-enfants. Et qu’elle n’oublie jamais un anniversaire.

 

Comme les « vieux amants » de Jacques Brel, mes grands-parents on eu des orages. Mais 56 ans après ils sont toujours ensemble. Ils se chamaillent sans arrêt mais seule la cuisine de ma grand-mère trouve grâce à aux yeux de mon grand-père. Impossible de les imaginer l’un sans l’autre.

 

Mon grand-père a commencé à travailler à 14 ans et il a fait plusieurs métiers. Il a même été ramoneur à un moment, et du coup il connaît toutes les vieilles maisons bourgeoises de Lavilledemesparents (qui est en fait la ville de toute ma famille). Un jour mes grands-parents ont eu assez d’argent pour acheter un petit bar. Deux des jeunes gars qui venaient y boire des coups et jouer au flipper ont épousé mes tantes.

 

Puis la boucherie à côté du bar a fermé, et mes grands-parents l’ont rachetée et ont transformé le bar en pizzeria. Mes cousins et moi avons toujours connu le restaurant. Ma grand-mère faisait les meilleures pizzas du monde (et les meilleures pâtes aussi). Et à chaque Noël, toute la famille se rassemblait dans la grande salle pour un repas de fête avec foie gras et panettone, avant d’ouvrir les cadeaux. Puis en 2006, ils ont fini par en avoir marre. Les affaires marchaient moins bien, et à respectivement 70 et 72 ans, ils étaient fatigués. Ils ont vendu la pizzeria et pris leur retraite. C’était un bout de notre enfance qui s’envolait, mais d’un autre côté ils avaient bien mérité de se reposer un peu. Ils ne sont jamais retournés vivre en Sardaigne, même s’il y ont un appartement et qu’ils y vont plusieurs fois dans l’année maintenant qu’ils ont plus de temps. Leur vie est ici, avec nous tous.

 

Mes grands-parents ne sont pas beaucoup allés à l’école et ils n’ont jamais appris le français autrement que sur le tas. Alors même après des dizaines d’années ici ils le parlent toujours avec ce gros accent italien que j’adore. Et ils nous ont toujours parlé en français. D’ailleurs même entre eux ils parlent français, sauf quand ils se disputent et qu’il en veulent pas qu’on comprenne leurs noms d'oiseaux. A ce moment-là ils passent au sarde, et à chaque fois leurs enfants rigolent (parce qu’ils comprennent tout et qu’en plus le sarde est plein de sonorités marrantes) . J’aime bien leur écriture appliquée mais malhabile sur les cartes postales qu’ils nous envoient. Et bien qu’ils n’en aient pas fait, ils connaissent la valeur des études. Même si parfois ils ont du mal à comprendre quels concours ont passé ma sœur ou ma cousine, ou ce que je fais cette année, je sais qu’ils sont fiers de nous.

 

Mon grand-père a une grosse voix cassée, des lunettes noires et des chevalières. Dit comme ça il a un peu une dégaine de mafieux. Mais c’est l’homme le plus doux et le plus gentil que je connaisse. Tellement généreux qu’il a toujours aidé sa famille, ceux d'ici comme ceux qui sont restés en Sardaigne, et que toute la ville lui doit des sous. Il sait qu’il ne les reverra jamais, mais il est comme ça, il suffit qu’on pleure un peu sur son épaule pour qu’il donne sa chemise. Peut-être parce que lui-même n’a pas eu beaucoup autrefois. Comme moi il a facilement de la peine pour les gens, et il est vite ému. Il a les larmes aux yeux dès qu’on lui offre un cadeau, même tout petit. Il ne parle pas beaucoup, mais on sait qu’il est là pour nous, et qu’il partage nos joies et nos chagrins.  Il adore danser et tâter de l’accordéon ou de la guitare alors qu’il ne sait pas en jouer. Il nous fait toujours les mêmes blagues et ça le rend tellement content que rien que ça, ça nous fait rire. Le voir sur un lit d’hôpital paraît contre-nature.

 

Je veux qu’il danse à mon mariage et que mes enfants le connaissent. Alors ne me l’enlevez pas maintenant.

 

Commentaires

Moi c'était mon arrière grand-mère...
Et je te comprends
Biz V.

Ecrit par : crazyprof | 04.11.2009

Très très joli texte. Merci beaucoup pour cette belle histoire.

Ecrit par : camille | 04.11.2009

C'est à croire que tous les grands-pères de la terre font aussi toujours les mêmes blagues...

Bon courage à vous.

Ecrit par : Zzaz | 05.11.2009

C'est tellement bien écrit que ça me donne la chair de poule. Je suis émue. J'espère de tout cœur qu'il va se rétablir.

Ecrit par : Gloria | 05.11.2009

elle est très belle l'histoire de ta famille. Ils ont l'air fabuleux tes grands-parents et l'amour que tu leur portes est évident.
Gros bisous à toi.

Ecrit par : emy | 05.11.2009

C'est un bel hommage que tu lui fais là... Je t'envoie plein d'ondes positives pour que son état s'améliore ;-)

Ecrit par : cecilou71 | 07.11.2009

c'est malin, tu m'as mis la larme à l'oeil. bon en ce moment je l'ai facilement, mais quand même...
allez, hop, une nouvelle fournée de bises pour toi.

Ecrit par : M* aussi | 07.11.2009

Je découvre ce blog, de fil en aiguille. Ce texte est très beau. Je suis émue...

Ecrit par : N'eva | 08.11.2009

tres belle hommage elle resemble a non histoire la sardaigne me manque sauf que moi je n'ai plus mes grand parent il me manque beaucoup mais j'y retourne le plus possible voir mes tantes et oncles bonne continuations antonella

Ecrit par : antonella | 13.11.2009

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